La Puisaye-Forterre, territoire de transition niché aux confins de l’Yonne, de la Nièvre et du Loiret, se définit historiquement par une symbiose organique entre ses ressources géologiques et le génie manuel de ses habitants. Pays de bocage, de forêts d’exception et d’étangs, il repose sur un sous-sol d’une richesse minérale hors du commun . Ses argiles grésantes, ses sables ocreux et ses gisements de fer ont dicté, pendant plus de deux millénaires, l’organisation socio-économique et l’identité profonde de la région. Loin de n’être qu’un conservatoire de traditions figées, la Puisaye vit aujourd’hui une mutation profonde, portée par la valorisation de son patrimoine, l’éco-innovation et un renouveau sociologique important.
Le Socle de Fer : De l’Industrie Antique à la Forge de Précision
L’identité de la Puisaye est avant tout une identité de la matière. La métallurgie du fer constitue l’activité industrielle la plus ancienne et la plus structurante du territoire. Dès l’époque gauloise, sous l’égide du peuple des Sénons, le travail du métal était une composante majeure de l’économie locale, favorisée par l’abondance du grès ferrugineux.
Le paysage poyaudin est aujourd’hui encore jalonné de plus de 2 500 ferriers, ces monticules de scories qui constituent les résidus de la réduction du minerai de fer en bas-fourneaux. Le plus spectaculaire d’entre eux, le ferrier antique de Tannerre-en-Puisaye, classé Monument Historique, s’étend sur 30 hectares. Il témoigne d’une activité qui a atteint son apogée à l’époque romaine, où la production reposait sur la technique de la réduction directe à des températures élevées.
Allumage des bas fourneaux
www.leferrierdetannerre.net
Au XXe siècle, ces déchets antiques ont trouvé une utilité inattendue en fournissant du ballast aux chemins de fer, avant que l’exploitation industrielle ne cesse définitivement en 1982. Aujourd’hui, la culture du métal ne meurt pas ; elle se réinvente dans des niches de haute technicité. La sidérurgie de masse a laissé place à une taillanderie de précision et à la ferronnerie d’art. De nouveaux artisans, comme Ernest Delannoy à Saint-Privé, s’installent pour utiliser une force de forge ancestrale, loin des processus industriels de découpe. Ces “nouveaux forgerons” marient l’acier chauffé à plus de 1000°C avec des essences de bois locales (noyer, chêne) pour créer des outils primordiaux qui séduisent une clientèle en quête de sens et de durabilité.
L’Or Jaune de Puisaye : L’Ocre entre Mémoire et Éco-Innovation
L’ocre constitue le deuxième pilier de cette triade minérale poyaudine. L’ocre jaune est composée chimiquement de goethite (FeO(OH)), un oxyde de fer hydraté mêlé à de l’argile.Sa couleur résulte donc de l’état d’hydratation du fer, sans additifs organiques ni métaux toxiques.Cette composition minérale stable en a fait l’une des sources de jaune les plus pures, durables et utilisées depuis l’Antiquité.
Exploitée dès le XIVe siècle à Bitry, l’industrie de l’ocre a connu son âge d’or au XIXe siècle, transformant la Puisaye en l’un des rares centres mondiaux de production de pigments. L’ocre de Puisaye possède une particularité géologique majeure : elle est extrêmement concentrée, présentant parfois des proportions de 80 % d’ocre pure pour 20 % de sable, là où le minerai provençal affiche des ratios inverses.

Ocre jaune de Puisaye Carrière des Beaux-Arts de Saint Amand en Puisaye
Le processus de transformation, rythmé par les saisons, exigeait une maîtrise parfaite : extraction en galeries souvent instables, lavage par lévigation dans des batardeaux pour séparer le sable, et calcination pour transformer l’ocre jaune en ocre rouge par déshydratation de la goethite en hématite. Cette industrie a exporté ses fûts dans le monde entier avant d’être ruinée au milieu du XXe siècle par l’arrivée des pigments de synthèse et des produits dérivés du pétrole.
Pourtant, l’ocre vit aujourd’hui une renaissance spectaculaire. Elle n’est plus perçue comme un produit industriel de masse, mais comme une ressource pour l’éco-peinture et la restauration monumentale. Sa stabilité exceptionnelle aux ultraviolets et sa non-toxicité en font un matériau privilégié pour protéger les boiseries et les enduits de chaux . La société Solargil, à Saint-Amand, exploite toujours la “Carrière des Beaux-Arts”, dernier site d’extraction actif en Bourgogne, perpétuant un savoir-faire recherché internationalement. L’usage de l’ocre se retrouve également dans le Réseau des Peintures Murales de Puisaye-Forterre, qui regroupe 15 églises ornées de pigments locaux depuis le XIIe siècle, comme à Moutiers ou La Ferté-Loupière.
Le Grès de Puisaye : De l’Utilitaire au Design Contemporain
S’il est un métier qui incarne l’âme du territoire, c’est la poterie. Saint-Amand-en-Puisaye, labellisée “Ville et Métiers d’Art”, est le berceau d’un savoir-faire né de la qualité exceptionnelle de son argile. Cette terre réfractaire, capable de supporter des cuissons à plus de 1250°C, se vitrifie pour devenir un grès étanche et d’une résistance extrême .
Musée du grès St Amand en Puisaye
Au XIXe siècle, la poterie utilitaire (plats culinaires, jarres de conservation) était une véritable industrie. Mais l’arrivée de la fonte et du fer-blanc a provoqué une crise majeure, sauvé par un glissement vers l’artistique initié par Jean Carriès à la fin du XIXe siècle.

Jean Carriès : Grenouille aux oreilles de lapin
Carriès a fusionné les techniques traditionnelles avec une esthétique symboliste, créant l’école de Saint-Amand dont les pièces sont aujourd’hui disputées dans les salles de ventes .
Au XXIe siècle, la céramique poyaudine est un écosystème dynamique qui s’appuie sur deux piliers :
- L’Excellence de la Formation : L’EMA-CNIFOP forme chaque année 400 stagiaires. Sa pédagogie est d’une rigueur absolue : chaque geste est pesé et analysé, les pièces étant systématiquement découpées pour vérifier la structure interne avant toute recherche de productivité.
- L’Hybridation Créative : Les artisans contemporains revisitent le grès à travers le design. Eric Hibelot injecte des codes graphiques modernes dans la porcelaine, tandis que des structures comme Espace Terre (Céline et Fabien Badal) maîtrisent l’intégralité de la chaîne, de la préparation de leur propre terre à la création de collections internationales. Certains explorent même les frontières de l’impression 3D céramique, fusionnant la science des matériaux ancestraux avec la fabrication additive.
Guédelon : Le Conservatoire Vivant des Métiers du Bâtiment
À quelques kilomètres de Saint-Amand, le projet de Guédelon constitue l’initiative de renouveau artisanal la plus spectaculaire d’Europe. Depuis 1997, une quarantaine d’œuvriers bâtissent un château fort avec les outils et matériaux du XIIIe siècle.

Plus qu’un chantier, c’est un laboratoire d’archéologie expérimentale où des métiers disparus sont réactivés par l’usage.

A Guédelon, on redécouvre la patience du chaufournier qui produit sa chaux sur place, ou celle du carrier qui trie ses pierres à la main, un geste totalement obsolète dans l’industrie moderne. Les charpentiers y pratiquent l’équarrissage du chêne à la hache en “bois vert”, une technique sobre et économique qui valorise les ressources locales en circuit court. Ce chantier ne se contente pas de préserver des savoir-faire ; il produit des données inédites pour la recherche historique et forme une nouvelle génération d’artisans capables d’intervenir sur les monuments historiques les plus prestigieux.
La Pierre de Forterre : L’Architecture en Héritage
Au sud du territoire s’étend la Forterre, une terre calcaire dont l’histoire est gravée dans le blanc de sa pierre. La carrière souterraine d’Aubigny est le joyau de ce patrimoine. Exploitée manuellement jusqu’en 1940, elle a fourni le calcaire à grain fin nécessaire à la construction de l’Opéra Garnier, de l’Hôtel de Ville de Paris et des piliers de la Tour Eiffel.

La Carrière souterraine d’Aubigny
Le métier de carrier à Aubigny reposait sur des outils séculaires : la lance pour les tranches verticales et l’aiguille pour le plafond. Une technique ingénieuse consistait à insérer des coins de bois sec qui, en gonflant avec l’humidité de la carrière (80 %), faisaient basculer des blocs de 5 tonnes. Aujourd’hui, cette “cathédrale à l’envers” est un lieu de transmission compagnonnique où les tailleurs de pierre continuent de sculpter la matière, préservant la mémoire d’une communauté qui comptait 1 000 ouvriers en 1850.
L’Économie de la Forêt et du Lin : Un Passé Discret mais Essentiel
L’économie poyaudine ne se limitait pas à l’extraction minérale. La forêt, couvrant 27 % du territoire, a généré une société itinérante de métiers saisonniers. Les charbonniers vivaient en forêt d’août à octobre pour “conduire” le feu des meules, transformant le chêne en charbon de bois indispensable aux forges et verreries. Les sabotiers façonnaient le bois vert sur place, tandis que les scieurs de long débitaient les troncs à la force des bras.

Le textile occupait également une place centrale dans la vie domestique. Chaque ferme disposait de sa chènevière pour la culture du chanvre ou du lin. Le processus était communautaire : rouissage dans les étangs pour décomposer la pectine, teillage par le “barbanchon” itinérant, et filage au rouet par les femmes lors des veillées hivernales 66. Bien que disparue avec la mécanisation du coton, cette tradition textile survit dans la mémoire locale et dans les collections de musées comme celui de Villiers-Saint-Benoît.
La Renaissance par les “Néo-Artisans” et la Mutualisation
Le renouveau artisanal actuel est porté par un changement sociologique profond. On observe l’installation croissante de “néo-artisans” venus du secteur tertiaire (anciens notaires, graphistes, cadres) qui cherchent un rapport concret à la matière. Ces entrepreneurs apportent des compétences cruciales en gestion, marketing et communication digitale, assurant ainsi la survie économique de leurs ateliers.
Cette dynamique est soutenue par des politiques publiques volontaristes. La Communauté de Communes Puisaye-Forterre perçoit désormais l’artisanat comme une variable économique fondamentale. Elle favorise la création de tiers-lieux artisanaux comme les “Ateliers de la Fabrique” à Saint-Amand. Ce pôle regroupe dans une ancienne usine des céramistes, un menuisier-ébéniste et un forgeron-taillandier, recréant la synergie des anciens faubourgs industriels tout en l’adaptant aux modes de travail collaboratifs du XXIe siècle.
